7e dimanche de Pâques A
(Jn 17, 1b-11a)
Mai 2026
Homélie
Frères et sœurs, dans cet évangile, nous avons entendu Jésus dire que le Père « lui a donné pouvoir sur tout être de chair » (2). Quand on parle du pouvoir - le substantif, le nom commun - on pense à la puissance, à la force, aux grands de ce monde. Et dans leurs têtes, ou dans celles de certains, ce pouvoir ne doit pas avoir de limites ou d’opposition, car alors il ne serait plus le pouvoir tel qu’ils l’entendent ou tel qu’ils le veulent. Mais si l’on reprend ce mot pouvoir, et si l’on pense non plus au nom mais au verbe, on comprend combien le pouvoir a une limite et que celle-ci est d’abord en soi. Celui qui a réellement le pouvoir est celui qui est capable de s’autolimiter, de retenir sa main : il peut, mais cela ne veut pas dire qu’il doit ou qu’il veut ou qu’il fait.
Le Père a donné au Fils « pouvoir sur tout être de chair » : Jésus a du pouvoir sur moi, sur nous. Et dès que nous prononçons ou entendons ces mots, nous sentons peut-être comme une ombre qui passe sur nous, une angoisse, une limite à notre propre liberté, à notre propre vie. Mais, nous l’avons dit, Dieu a inversé cette perspective : ce n’est pas nous qu’il veut limiter, c’est lui, sa puissance qu’il limite, qu’il remet en quelque sorte entre nos mains, à notre volonté bonne.
Dieu – entendons-le aujourd’hui – a du pouvoir sur moi. Est-ce que j’y consens ? Est-ce que je suis prêt, prête, à le laisser agir en moi ? A m’abandonner à lui dans la confiance ? Est-ce que réellement, au quotidien, je le laisse avoir du pouvoir sur moi, ou est-ce que c’est moi qui ai du pouvoir sur lui en l’empêchant d’œuvrer en moi et par moi ?
Quel est donc ce pouvoir de Dieu ? Dans l’évangile Jésus nous dit : « Comme tu as donné [à ton Fils] pouvoir sur tout être de chair, il donnera la vie éternelle à tous ceux que tu lui as donnés » (3). Le pouvoir de Dieu sur moi, sur nous, c’est de nous donner la vie. Dieu n’a pas pouvoir de vie ou de mort sur nous, mais pouvoir de vie. Il ne veut qu’une seule chose, il ne veut exercer son pouvoir sur nous que pour une seule raison : nous donner la vie. Dieu veut faire de nous des vivants ! Il en a le pouvoir, mais il ne veut pas nous l’imposer : il veut que nous le désirions, que nous y participions. Éveiller en nous, faire grandir en nous le désir de vie, la force de la vie, celle qui devient contagieuse, celle qui a le pouvoir de transformer les autres et le monde.
Et cette vie qu’il veut nous donner, cette « vie éternelle, nous dit Jésus, c’est qu’ils te connaissent, toi le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus Christ. » La vie éternelle – et tout simplement la vie - c’est connaître Dieu. Le sens de la vie et son terme, son terme éternel, c’est de connaître Dieu. Alors je nous repose la question : est-ce que nous vivons de cette vie ? Est-ce que nous la cultivons ? Est-ce que nous cherchons à connaître Dieu ‘et celui [qu’il a] envoyé » ? Est-ce que, comme le psalmiste que nous avons entendu, nous disons à Dieu : « Mon cœur m’a redit ta parole : ‘Cherchez ma face’ » (26,8). Cherchons-nous sa face ? Ou encore, quelques versets plus haut : « J’ai demandé une chose au Seigneur, la seule que je cherche : habiter la maison du Seigneur tous les jours de ma vie, pour admirer le Seigneur dans sa beauté » (4). Des versets qui peuvent tous nous interpeler, nous nourrir, et notamment nous, les moines.
Frères et sœurs, Dieu a mis la main sur chacun, chacune d’entre nous, et il ne cesse de nous inviter à chercher sa face, à le connaître, à le désirer. Vivre de sa vie, mais aussi, peut-être, partager son pouvoir en accueillant le sien. Celui d’un Christ crucifié, donné, serviteur. « L’heure est venue » (1), nous dit-il au début de cet évangile, au début de ce dernier chapitre de saint Jean avant la Passion. Et saint Pierre, dans la deuxième lecture, nous invitait à « communie(r) aux souffrances du Christ » (1 P 4,13). Décidément, quel est donc ce pouvoir de Dieu, ce pouvoir sur nous et sur le monde ? Il nous semble bien difficile de le comprendre, d’entrer dans les vues de Dieu, accrochés que nous sommes à nos schémas et nos réflexes, à notre perception et à nos ambitions. Et tant que nous ne comprendrons pas ce Dieu crucifié, ce Dieu humble, ce Dieu aimant, nous ne pourrons pas le connaître, l’accueillir lui et accueillir sa vie, son pouvoir de transformation. Alors c’est une plainte, un appel, un cri - un cri d’amour - que ce Dieu nous lance encore aujourd’hui, qu’il nous lance en cette semaine d’avant la Pentecôte où nous nous préparons à accueillir son Esprit Saint : que notre cœur, que notre bouche, que notre pensée, redisent sa parole : « Cherchez ma face ». Oui, cherchons ce Dieu qui nous cherche, entendons-le dans sa Parole, recevons-le dans cette Eucharistie, reconnaissons-le dans la vie donnée, accueillie, partagée.
