A CARÊME 02 MATTHIEU 17,01-09 (16)
Chimay : 01.03.2026
Homélie
Frères et sœurs, en ce 2e dimanche du Carême, l’Église nous recommande moins un effort de jeûne qu’un effort de marche. Quand nous lisons la Bible, nous trouvons beaucoup de gens qui se mettent en marche. À chaque fois, c’est vers un but bien précis. C’est ce qui s’est passé pour Abraham (Gn 12,1-4a) : il a dû quitter son pays, sa parenté et la maison de son père ; il s’est mis en marche vers le pays que Dieu lui destinait : puis l’aventure de la foi d’Abraham a rejailli en bénédictions pour « toutes les familles de la terre » (Gn 12,3). Marcher de la sorte, c’est un défi extraordinaire pour nous qui sommes si souvent attachés à nos sécurités, à notre confort, à nos certitudes. Or Abraham nous est présenté comme le modèle des croyants qui met toute sa confiance en Dieu, qui accepte de répondre à son appel et de marcher à sa suite.
L’apôtre Paul a, lui aussi, beaucoup marché. Ses voyages apostoliques sont célèbres et nombreux. Il y a même aujourd’hui des pèlerinages organisés sur les routes de saint Paul. Quand on lit la vie de saint Paul, on peut dire que l’Évangile fait resplendir la vie et l’immortalité, mais pas sans que le témoin du Christ « ne prenne sa part de souffrance pour annoncer la Bonne Nouvelle » (2 Tm 1,8b). Paul a parcouru beaucoup de kilomètres pour annoncer l’Évangile au monde païen. Sa grande préoccupation était que la Bonne Nouvelle soit connue de tous. Aujourd’hui, dans l’épître, il s’adresse à Timothée qui est affronté à ses persécuteurs. Il l’encourage à tenir bon malgré les souffrances et les persécutions. Le mal et la mort n’auront pas le dernier mot. C’est une invitation pour nous à ne pas avoir peur de marcher à la suite du Christ qui veut nous associer à sa victoire.
L’Évangile que nous venons d’écouter nous ramène à un moment crucial de la vie de Jésus ; lui aussi marche ; il est en chemin vers Jérusalem ; il vient d’annoncer à ses disciples qu’il y sera arrêté, condamné et mis à mort sur une croix. Pour eux, c’est inacceptable et insupportable. Mais la Transfiguration, l’événement qui nous est rapporté aujourd’hui va les aider à s’ajuster au plan de Dieu, non sans émotion : c’est Jésus qui amène trois d’entre eux « à l’écart, sur une haute montagne » (Mt 17,1). Dans le monde de la Bible, la montagne représente la proximité de Dieu et la rencontre avec lui ; c’est un lieu de prière. On y est vraiment en présence du Seigneur. Après la première multiplication des pains, Jésus s’était retrouvé seul sur une montagne pour prier (Mt 14,23). La montagne est aussi un lieu de solitude, à l’écart, mais dans cet évangile, c’est aussi le lieu où Jésus enseigne les foules (Mt 5,1) et où il guérit « des boiteux, des aveugles, des infirmes, des muets et beaucoup d’autres malades » (Mt 15,29-30).
C’est sur une montagne qu’a eu lieu l’événement de la Transfiguration de Jésus. Ce fut comme un phare lumineux qui nous montre le point d’arrivée de notre vie humaine et chrétienne. En laissant entrevoir à ses disciples la beauté de sa divinité, Jésus leur révèle le but de son voyage sauveur, mais aussi le but de notre marche, le but de notre voyage intérieur. Cette lumière mystérieuse est une fenêtre ouverte sur la résurrection et la vie auprès du Père. Nous ne sommes pas comme des gens perdus dans le désert. Nous avons un guide, c’est Jésus lui-même. Il est le « chemin, la Vérité et la Vie » (Jn 14,6), c’est par lui et avec lui que nous allons vers le Père, « par des chemins inconnus » (Is 42,16).
Pierre est ébloui par cette vision extraordinaire, manifestation de la gloire de Dieu. Il voudrait prolonger cet instant de bonheur et s’y installer. Mais la voix du Père le ramène à la réalité : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui je trouve toute ma joie : écoutez-le » (Mt 17,5). Cette voix donne l’explication de la grande lumière qui enveloppe Jésus, signe que Jésus est pleinement en présence de Dieu : aujourd’hui, les trois disciples voient son visage transfiguré ; plus tard, au jardin des Oliviers, ils le verront défiguré, « si défiguré qu’il ne ressemblait plus à un homme » (Is 52,14). Le Messie qu’il nous faut écouter est un Messie crucifié, un Messie qui veut nous associer à sa victoire sur la mort et le péché. C’est si important qu’on se demande pourquoi il n’y avait que ces trois-là, Pierre, Jacques et Jean ? Peut-être fallait-il une maturité spirituelle particulière pour voir et comprendre ce à quoi ils assistaient.
Cet Évangile de la Transfiguration nous décrit ce qui se passe chaque dimanche à la messe : après six jours de travail, Jésus nous conduit vers un lieu “élevé” ; nous avons tous besoin de nous élever ; il ne s’agit pas de fuir notre réalité quotidienne ni de nous évader. Si le Christ nous appelle à lui, c’est pour nous faire contempler son œuvre d’amour, dans notre monde. Ce rendez-vous avec lui chaque semaine est un événement qu’il ne faut surtout pas manquer.
Puis, c’est le retour vers le quotidien moins brillant. La splendeur de Dieu, nous aurons toute l’éternité pour la contempler. Le Seigneur nous renvoie vers ce monde où la gloire divine n’est pas toujours éclatante. Il nous propose de travailler à rendre ce monde meilleur. Le pape François nous parlait souvent des “périphéries”, de tous ceux et celles qui souffrent à cause de la maladie, des injustices, de la pauvreté matérielle et spirituelle. C’est dans ce monde tel qu’il est que nous sommes envoyés pour témoigner de l’espérance qui nous anime.
Tout au long de ce Carême, nous sommes tous appelés à sortir de notre vie tranquille et à gravir la montagne pour aller à la rencontre du Seigneur. Rappelons-nous que ces paroles de Jésus sont celles « de la Vie éternelle » (Jn 6,68). Nous sommes attirés par l’espérance de la transfiguration finale. Alors comme Abraham, Paul et bien d’autres, mettons-nous en route pour suivre le Seigneur. Qu’il soit toujours avec nous et nous toujours avec lui pour que toute notre vie témoigne du rêve de Dieu.
Quel est le rêve de Dieu pour nous ? Que nous soyons une bénédiction les uns pour les autres, que nous fassions resplendir la vie… Pourtant, le chemin pour en arriver là n’est pas celui dont nous rêvons : quitter son pays et être un étranger ; passer par la souffrance et la mort : choisir comme et avec Jésus la douceur et l’humilité, au risque de rencontrer incompréhension et mépris. Même les plus proches amis de Jésus ont eu du mal à accepter que cela soit le chemin. Juste avant de monter sur cette haute montagne, Pierre s’est révolté à l’idée que Jésus puisse être persécuté, souffrir et mourir. « “Dieu t’en garde, Seigneur”, dit-il » (Mt 16,22).
Une expérience vaut mieux que mille mots : l’identité de Jésus comme Fils bien-aimé du Père et son orientation fondamentale vers la joie, la lumière sont affirmées, imprimées en Pierre, Jacques et Jean. Après l’annonce de la Passion, la Transfiguration les a fait entrer dans le cœur de la manifestation de Dieu. Ainsi ils pourront croire, au-delà du traumatisme de la Passion et de la Croix, au rêve de Dieu pour ce monde, réalisé par son Fils. « Je suis venu jeter le feu sur la terre et combien je voudrais qu’il soit déjà allumé ! » (Lc 12,49). Et nous, entrerons-nous dans le projet de Dieu et sa manière de faire ? Les ferons-nous nôtres ?
