A 19 MATTHIEU 14,22-33 (16)

                                                                                                                                                   Chimay : 09.08.2026

Frères et sœurs, les textes bibliques que nous venons d’écouter nous invitent à faire un pas et peut-être plus sur le chemin de la conversion. C’est ce qui apparaît pour Élie dans le Livre des Rois (1R 19,9-13). Il vient de combattre l’idolâtrie des prophètes de Baal avec beaucoup d’ardeur ; il s’est fait des ennemis forcément ; et sa vie se trouve en danger. Après 40 jours et 40 nuits de marche, il arrive sur la montagne de l’Horeb (le Sinaï). Il lui a fallu toute cette longue marche pour se rendre compte qu’il n’était pas sur le bon chemin et que, peut-être, il s’était trompé en agissant violemment pour Dieu. Comme ses adversaires, il s’imaginait un Dieu de puissance à servir avec force. C’est pourquoi, honteux et découragé, il se cache dans une caverne.

Mais Dieu ne l’abandonne pas : il l’invite à sortir, à se tenir sur la montagne – lieu de la prière et de la rencontre de Dieu – et à attendre son passage ; il y eut un ouragan, un tremblement de terre, puis un feu. Mais le Seigneur n’était ni dans l’un ni dans l’autre. Après cela, ce fut le « murmure d’une brise légère » (1 R 19,12). Élie comprend alors que le vrai Dieu n’est pas celui de la violence. Ce n’est pas en massacrant les “infidèles” qu’on sauvera l’honneur du vrai Dieu. Plus tard, Jésus nous révélera un Dieu qui n’est qu’amour et miséricorde. Il ne sait pas être autre chose. C’est en aimant que nous disons quelque chose du vrai Dieu. Les signes de la présence de Dieu ne sont pas tonitruants : ils sont semblables à la brise légère d’une parole qui s’adresse au cœur.

L’apôtre Paul s’était lui aussi trompé sur Dieu. Dans un premier temps, il a violemment persécuté les chrétiens. Lui aussi croyait défendre l’honneur de Dieu. Mais un jour, il a rencontré Jésus sur le chemin de Damas (Ac 9,1-19). Pour lui, cela a été le point de départ d’une véritable conversion. C’est pourquoi dans un premier temps, il rappelle aux chrétiens ce qu’ils doivent aux juifs qui leur ont donné Jésus : « C’est de leur race que le Christ est né. Les juifs appartiennent au projet divin » (Rm 9,5). Mais Paul nous fait aussi part de sa douleur face à l’incrédulité de ses frères de sang. La majorité des juifs suivent les pharisiens. Ils n’acceptent pas que le privilège du peuple élu soit étendu à tous les païens qui ont mis leur foi en Jésus-Christ.

L’évangile qui vient d’être lu fait suite au récit de la multiplication des pains. Jésus vient de nourrir une foule affamée. Le soir venu, il se retire sur la montagne pour prier. Il veut échapper à tous ces gens qui cherchent à faire de lui leur roi. Plus tard, il précisera que sa royauté n’est pas de ce monde (Jn 18,36). Jésus prononce ces mots face à Ponce Pilate lors de son interrogatoire avant sa crucifixion, pour expliquer la nature spirituelle de son pouvoir et de sa mission. Sa mission première est de révéler aux hommes les secrets du Père. Nous pouvons imaginer sa déception et sa lassitude devant tous ces gens si lents à croire.

Pendant qu’il est sur la montagne en intimité cœur à cœur avec le Père, les disciples sont dans la barque. Ils avancent péniblement vers “l’autre rive”. Cette barque de Pierre est devenue le symbole de l’Église. Les vagues et les vents contraires évoquent le monde qui menacent la barque. Quand saint Matthieu écrit son Évangile, il s’adresse à des chrétiens persécutés. C’est encore plus vrai aujourd’hui. En Afrique et ailleurs, les chrétiens persécutés sont bien plus nombreux qu’aux premiers siècles. On veut les obliger à renier leur foi et leur imposer une religion qui n’est pas celle du Christ.

Et puis, il y a bien d’autres tempêtes que nous affrontons un jour ou l’autre : celle des événements difficiles et des horizons bouchés, celle de la maladie, celle de la précarité et de l’exclusion. Nous vivons dans un monde qui souffre de la guerre, de la violence et de l’exclusion. Les pauvres y deviennent de plus en plus pauvres et de plus en plus nombreux. Si nous voulons rester fidèles à l’Évangile du Christ, il nous faut lutter régulièrement contre les vents contraires et rendre le monde meilleur.

Mais voilà qu’en ce jour, nous entendons une Bonne Nouvelle : l’Évangile nous montre le Christ qui marche sur les eaux. La mer déchaînée est le symbole des puissances du mal. Jésus qui marche sur l’eau nous montre non seulement que ce mal n’a pas de prise sur lui, mais qu’il est avec nous. Avant même qu’on l’appelle, il s’avance vers les siens. « Confiance ! c’est moi ; n’ayez plus peur ! » (Mt 14,27). Son empressement à sauver ceux qu’il aime mérite d’être souligné. Il est “l’Emmanuel”, le Dieu avec nous. Il nous assure de sa présence « tous les jours, jusqu’à la fin du monde » (Mt 28,20). Cependant au cours de cette traversée, les disciples ne reconnaissent pas Jésus. Pour le reconnaître, il faut le regard de la foi. « Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ? » (Mt 14,31), dit-il à Pierre qui n’était pas certain que c’était le Seigneur avant de caler dans l’eau et de lui crier : « Seigneur, sauve-moi ! » (Mt 14,30).  D’autres versets expriment ce même appel au secours dans la bible. Le plus important, ce n’est pas que le Christ marche sur les eaux, mais qu’il vienne à nous pour nous sauver, même si nous n’implorons pas sa venue. Quand la tempête fait rage, il se fait proche. Il reste présent même quand nous nous éloignons ou quand nous l’oublions.

En lisant cet Évangile, comment ne pas penser à la Vierge Marie ? Elle en a connu des tempêtes. Dès le début, elle a vécu l’incertitude de son mariage avec Joseph qui songeait à la renvoyer. Elle a dû fuir en Égypte pour protéger son enfant. Elle a beaucoup souffert de l’incompréhension de son peuple qui refusait le message de Jésus et croyait qu’il avait perdu la tête. Mais elle a suivi son fils jusqu’au pied de la croix. Aujourd’hui, elle est toujours là pour nous renvoyer au Christ. Comme à Cana, elle nous invite à faire tout ce qu’il nous dira. C’est ainsi qu’elle nous montre le chemin de la sainteté.

Avec Marie, nous nous tournons vers le Christ. Quand tout va mal, n’hésitons pas à crier : « Seigneur, sauve-moi ! » (Mt 14,30). Et le Christ est toujours là pour tendre la main à celui qui l’implore avec confiance. Il est toujours disposé à sauver du naufrage celui qui le supplie. Conscients de notre fragilité et de nos faiblesses, nous l’implorons encore : « Je crois, Seigneur, mais augmente ma foi » (Lc 17,5).

Faire route avec Jésus n’est pas de tout repos ! Les disciples pouvaient espérer rester un peu là, au bord du lac, devisant sur ce qu’ils venaient de vivre : une foule nourrie avec cinq pains et deux poissons, un surplus de douze paniers... Mais aussitôt, Jésus les pousse vers l’autre rive. Des traversées, ils en ont fait : plusieurs sont pêcheurs. Mais la traversée qu’ils entreprennent est d’une toute autre nature : elle travaille leur « être disciple ». En montant dans la barque ils abandonnent les douze paniers. Ainsi, ils renoncent à posséder leur seul bien ; car leur seule sécurité, c’est la parole de Jésus. En avançant seuls dans la nuit, luttant contre les vents, ils convoquent tout leur savoir-faire, faisant l’expérience que la grâce ne se substitue pas à leur labeur, à leur engagement. Mais en se laissant rejoindre par Jésus, en reconnaissant sa présence, ils peuvent confesser qu’il est vraiment le Fils de Dieu, le Sauveur. Sur notre chemin de disciple, en Église, nous pouvons rendre grâce pour les traversées de tous les jours qui nous ouvrent à la présence agissante du Christ.