Mercredi des Cendres 2026

Frères et sœurs, il est un mot que le dictionnaire Le Robert qualifie encore de littéraire, mais qui est désormais devenu assez courant dans les conversations. C’est le mot de « procrastination », c’est-à-dire la tendance à remettre à plus tard, au lendemain, si bien que, le procrastinateur n’arrive pas à se mettre au travail, en tout cas au travail qui lui est demandé et qui est attendu de lui. Il repousse volontairement les tâches prévues, nécessaires et importantes, malgré les éventuelles conséquences. Le procrastinateur semble répondre à ses besoins les plus immédiats au lieu de répondre à ses besoins les plus importants.

Eh bien, le prophète Joël, en ce temps du Carême qui commence, nous invite à ne pas être des procrastinateurs : « Maintenant, fait-il dire à Dieu, revenez à moi de tout votre cœur » (2,12). C’est dans un « maintenant » que se joue notre Carême, et bien plus, bien sûr, notre vie. Et aujourd’hui, l’Eglise, dans cette liturgie et à travers la voix de saint Paul dans sa seconde lettre aux Corinthiens, ne nous dit pas autre chose. Je cite : « Le voici maintenant le moment favorable, le voici maintenant le jour du salut » (6,2). Et le pape François nous disait que « la voix [du tentateur] détourne du présent et veut que nous nous concentrions sur les craintes de l’avenir ou sur les tristesses du passé. L’ennemi ne veut pas le présent : il fait réapparaître les amertumes, les souvenir des torts subis, de celui qui nous a fait du mal… tous les mauvais souvenirs. Au contraire la voix de Dieu parle au présent : “Maintenant tu peux faire du bien, maintenant tu peux exercer la créativité de l’amour, maintenant tu peux renoncer aux regrets et aux remords qui tiennent ton cœur prisonnier”. Dieu nous anime, concluait François, il nous fait avancer, mais il parle au présent : maintenant. »

Alors en ce Carême, que sommes-nous invités à vivre maintenant ? Eh bien, toujours avec le prophète Joël, nous sommes invités à entendre Dieu nous dire « revenez à moi de tout votre cœur » et, en effet, maintenant, revenir à lui de tout notre cœur.

Pour cela, il faut libérer ce cœur des entraves qui l’empêchent de voir, d’écouter, d’agir. Ainsi, le prophète nous appelait au jeûne, et c’est ce que nous dit aussi Matthieu dans son évangile. Jésus nous y invite également à l’aumône et à la prière. Trois pratiques qui n’en sont qu’une et qui consiste à éduquer et à recouvrer notre liberté intérieure en ajustant notre volonté à celle de Dieu, dans un dialogue créateur ou recréateur qui nous détourne de nous-mêmes et qui nous oriente vers Dieu en passant, notamment, par nos frères.

Il s’agit, comme le dit saint Paul dans la seconde lecture, que « nous devenions justes de la justice même de Dieu » (5,21), conforme à sa volonté. Mais cela non par notre propre force, mais en nous incorporant au Christ : « afin qu’en lui, dit l’Apôtre, nous devenions justes de la justice même de Dieu. » Ainsi, plus loin, il nous appelle à être « coopérateurs de Dieu » et cela en ne laissant pas « sans effet la grâce reçue de lui » (6,1). Aujourd’hui, « maintenant », il nous est demandé de « ne pas laisser sans effet la grâce reçue de lui.

Si nous voulons atteindre notre but, si nous voulons vivre pleinement ou tout simplement davantage ce Carême, il nous faut partir de qui nous sommes, là où nous en sommes. Reconnaître, sans culpabilité, nos défaillances et nos errances. Nous confronter à l’ascèse, moins peut-être pour y réussir enfin, que pour découvrir combien nous sommes faibles et fragiles, à l’image de ces cendres dont nous serons marqués, de cette poussière dont nous sommes formés. Habiter pleinement notre histoire, notre chair, notre destinée terrestre, et la tourner vers Dieu ; en appeler à lui par le cri de nos échecs ; c’est là qu’il nous attend, lui qui est notre Père et qui voit dans le secret. Et alors, peut-être, reprendre les mots du psalmiste : « Crée en moi un cœur pur, ô mon Dieu, renouvelle et raffermis au fond de moi mon esprit » (50,12). Ou encore reprendre la prière de Guillaume de Saint-Thierry dans sa dernière méditation : « Oui, j’ai dit – et c’est Guillaume qui parle - : maintenant à l’œuvre ! Que cette conversion soit ton travail, Droite du Très-Haut ! […] Je viens donc à toi aujourd’hui comme si toute ma vie jusqu’à ce jour avait été morte, pour tout recommencer en venant à toi, Principe de vie nouvelle ! » Car ce Carême n’est que le temps et le chemin qui nous conduisent à la joie de Pâques, à la vie du Ressuscité, à la vie de ressuscités. Alors, frères et sœurs, que cette eucharistie où nous célébrons le mystère pascal, nous donne de ne pas procrastiner en ce Carême, de ne pas remettre à demain l’unique nécessaire, et ainsi, comme nous l’entendrons dans quelques instants, de pouvoir nous convertir et croire en l’Evangile.