« Jésus, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’au bout » (1). Frères et sœurs, à chaque Eucharistie où Dieu nous rassemble, nous sommes invités à prendre conscience de cet amour « jusqu’au bout » pour chacun, chacune d’entre nous. Et surtout, nous sommes invités à accueillir cet amour pour nous laisser transformer, pour aimer à notre tour, pour – comme le dit Jésus - nous « laver les pieds les uns aux autres » (14). Et cela passe probablement moins par notre bonne volonté que par la contemplation de l’amour de Jésus.
Cet amour, c’est celui qu’il a manifesté tout au long de sa vie. Cet amour, c’est celui qu’il vit, qu’il donne, qu’il partage en rassemblant ses disciples dans ce repas qui précède son arrestation et sa mort. Tablée de disciples, mais surtout tablée d’hommes qui vont lâchement l’abandonner, le trahir, le renier. Pourtant, Jésus fait d’eux ses amis et, par anticipation – anticipation qui va jusqu’à nous - transforme ces trahisons en accueil et en don, faisant de ce repas, un repas de miséricorde, un repas de liberté – sa liberté face à ce qui l’attend, sa liberté d’aimer -, un repas glorieux, de la gloire de celui qui aime jusqu’au bout.
Le Christ redit donc à ces hommes qu’ils sont aimés finalement quoi qu’ils fassent, et, forts de cet amour, qu’ils peuvent, ou plutôt qu’ils pourront, eux aussi, nous aussi, aimer sans limites. En contemplant le Christ, nous découvrons donc que nous aussi nous pouvons, nous pourrions être libres, libres d’aimer, à condition, bien sûr, de ne plus nous mettre au centre comme lui ne s’est pas mis au centre. Pour y arriver, il nous faut – ou faudra – être saisis, nous laisser saisir par cet amour « jusqu’au bout » ; nous laisser retourner, convertir par lui ; le laisser déchirer notre cœur et nos vies. Car, en effet, c’est parce que le Christ savait combien il était aimé de son Père qu’il a pu aimer « jusqu’au bout ». C’est parce que nous nous découvrirons aimés, que nous pourrons alors, cahin-caha, avancer paisiblement jusqu’à ce bout. Sortons-nous donc de la tête que nous serions aimables – c’est-à-dire à aimer - parce que nous serions aimables – je veux dire agréables, de bonne compagnie. Non, nous sommes aimables parce que, d’abord, nous sommes aimés. Tout homme, toute femme est aimable parce qu’aimé de Dieu, et c’est en l’aimant, c’est-à-dire en accueillant réellement son amour infini, que nous pourrons nous aussi aimer. Notre bonne volonté ne pourra pas nous donner d’aimer, d’aimer « jusqu’au bout », tant que nous ne rassasierons pas d’être aimés, tant que nous ne nous réjouirons pas de cette conscience d’être sauvés, sauvés de notre si peu d’amour. « Aimer, disait le pape François, c’est se laisser aimer. Accepter d’être accepté. »
Et croyons que, dans le Christ, il nous est possible d’aimer parce que lui qui nous aime veut nous donner de l’aimer et d’aimer. Guillaume de Saint-Thierry dit en parlant à Dieu : « Tu nous aimes dans la mesure où tu fais de nous ceux qui t’aiment. » Et il le fait en nous conformant à lui, notamment par son Eucharistie, nous rendant semblables à lui et nous unissant les uns aux autres. Car si Dieu nous aime, il ne nous aime jamais séparément, mais en Eglise, en communauté, en tablée de disciples ou encore de larrons.
La Loi nouvelle que le Christ nous a apportée, c’est celle de l’amour, amour manifesté et sans cesse donné dans son Eucharistie. Une Loi qui ne nous impose pas d’abord d’aimer, mais qui nous dit que Dieu nous aime, et qui alors, alors seulement, nous met sur le chemin de l’amour. Dieu, nous l’avons dit, ne nous aime pas parce que nous serions bons, mais parce qu’il nous aime nous pouvons devenir bons.
Ainsi, nous l’entendons, la transformation du pain et du vin en son corps et son sang, est aussi une transformation de nos vies, de nos personnes, faisant de nous un seul corps, mais aussi faisant de nous ses véritables disciples, ses amis, celles et ceux qui aiment.
Frères et sœurs, saint Jean, par son récit du lavement des pieds, vient donc nous donner le sens du don du Christ et de chaque Eucharistie. Mais il vient aussi nous interroger sur ce que nous y vivons, sur ce que nous en faisons. Et force est de constater qu’il est facile de parler de l’amour, même quand nous ne savons pas aimer, ou alors si peu. Pour nous aider à le vivre – ce qui nous est plus difficile -, pour entrer pleinement dans le sens de l’Eucharistie, Dieu nous donne – à nous, les moines, mais aussi à chacun, chacune – [Dieu nous donne] des frères à aimer, une communauté à bâtir, un amour à découvrir ensemble. C’est dans cette proximité quotidienne, parfois même cette promiscuité ; c’est dans les gestes de chaque jour, et parfois les agacements récurrents, que nous apprenons à aimer, à incarner ce qui nous est donné. Que cette Sainte Cène que nous célébrons ce soir nous donne donc d’incarner le don qui nous est fait.
