B 19 JEAN 06, 41-51 (8) 

Chimay : 08.08.2021

 

Frères et sœurs, la première lecture de ce dimanche nous rapporte une page d’histoire du prophète Élie (1 R 19,4-8). Élie fait partie de ces personnages bibliques dont nous pouvons suivre, au moins en partie, le cheminement intérieur en temps de crise. En ce sens, il nous rejoint et nous parle ; il nous rappelle qu’à toute situation compliquée il peut y avoir une issue car Dieu se plaît à ouvrir devant nous un passage (Ps 31,8).

 

Son grand souci était de ramener le peuple d’Israël à la fidélité au vrai Dieu. En tuant les prophètes de Baal, Élie a humilié la reine Jézabel et a dû fuir pour sauver sa vie. Il pensait en finir avec cette vie : « Maintenant, Seigneur, c’en est trop ! Reprends ma vie : je ne vaux pas mieux que mes pères » (1 R 19,4). Mais Dieu ne l’abandonne pas. Il met à profit l’expérience de la peur et du découragement d’Élie pour lui faire consentir à ne vivre que du seul don de Dieu. Il lui envoie le pain qui lui donnera les forces nécessaires pour continuer sa longue marche « de quarante jours et quarante nuits jusqu’à l’Horeb, la montagne de Dieu » (1 R 19,8). Réconforté par l’assurance que le Seigneur veille sur lui et ne l’abandonne pas, Élie part en pèlerinage à la rencontre de Dieu. C’est une véritable conversion : Élie se décentre de soi pour se centrer sur Dieu.

Le prophète Élie est connu pour son zèle et sa violence, mais dans notre texte, il se signale par deux fuites. La première, pour échapper aux mesures de rétorsion de la reine Jézabel dont il a condamné l’idolâtrie et mis à mort les prophètes. Une fuite qui prend la forme d’un retour aux sources puisqu’Élie se convertit et se dirige vers la « montagne de Dieu », l’Horeb, lieu de la révélation à Moïse (Ex 3,14).

La seconde s’accomplit dans le sommeil, après son effondrement mis en lien avec la reconnaissance de son propre péché et de sa faiblesse. Tant qu’il accusait autrui, y compris ceux qui l’avaient précédé, de ne pas s’être montré à la hauteur de l’Alliance, Élie était mû par la colère. Quand il revient à lui-même, sa violence se retourne contre lui, d’où son désir de mort. Et c’est là, dans cette dépression, qu’il est rejoint par un ange qui lui fournit la nourriture nécessaire pour poursuivre sa quête. Car Dieu est un Dieu ami de la vie. « Ne t’appuie pas sur tes propres forces, mais sur la toute-puissance de mon amour pour toi ».

Dieu, par l’intermédiaire de son messager, vient remettre Élie en marche, jusqu’à l’investir d’une nouvelle mission qui ne sera pas de détruire mais de donner à Israël un roi, Jéhu (1 R 19,16), et lui permettre de se reconstruire. Et cela, non sans l’avoir fait sortir de cette fausse croyance d’être le seul à être resté fidèle au Seigneur et lui avoir fait entrevoir que le Dieu qu’il sert n’est pas seulement un Dieu de justice mais plus encore un Dieu de compassion. Cette compassion se manifeste également dans nos vies par le biais de la Parole qui relève, guérit et console ; par le don de l’eucharistie qui nous transforme en celui que nous recevons ; par la présence du prochain ou du frère qui sait écouter et tendre la main au bon moment.

Car nous aussi, nous connaissons parfois des périodes difficiles, périodes de souffrances intérieures, de maladies, de déception, de trahison. Comme le prophète Élie nous avons une longue route à parcourir. Comme lui, il nous faut une nourriture qui nous permette de continuer nos efforts. Heureusement notre Dieu ne nous abandonne pas. Il nous donne le pain dont nous avons besoin pour continuer notre voyage intérieur, diraient certains ; ou encore le viatique, figurément la communion que l’on donne aux agonisants qui vont faire le voyage de l’autre monde. Chacun de nous peut alors penser à une parole d’encouragement, une rencontre qui nous a fait du bien, un geste d’amitié, à une Parole de Dieu qui nous redonne du courage. Mais le seul vrai pain, nous le trouvons dans l’assemblée eucharistique. C’est Jésus lui-même qui se donne. Il est le vrai pain de la route par sa Parole et par son Eucharistie. Nous chrétiens, nous avons tous besoin de cette nourriture que Dieu nous donne pour continuer notre marche. Ainsi se présente l’Eucharistie pour nous.

C’est ce message que nous trouvons dans l’Évangile de ce jour. A la suite de la multiplication des pains, Jésus amplifie son appel, se présentant comme le « pain venu du ciel » et invitant ses auditeurs à prendre cette nourriture. Pour reconnaître en lui le don de Dieu, il faut être éveillé à l’amour par Dieu lui-même ! « Personne ne peut venir à moi, si le Père qui m’a envoyé ne l’attire » (Jn 6,44).

Et cette révélation va provoquer une crise. Il y a ceux qui croient et ceux qui refusent de croire. Prétention inacceptable pour ceux qui ne veulent voir en lui qu’un homme comme les autres. Dans notre monde d’aujourd’hui, ça n’a guère changé. Beaucoup se sont installés dans l’indifférence ou le refus. Ils ne voient en Jésus que le côté humain. Ils refusent de reconnaître sa divinité. Cet Évangile vient remettre en question ce que nous croyons savoir sur Jésus. Il n’est pas seulement l’homme de Nazareth ; il est le « pain du ciel », la nourriture pour la route. Il nous dit qu’il faut le « manger ». Venir à lui, c’est croire en sa Parole, et s’en nourrir, c’est l’accueillir comme un don de Dieu.

La tentation est grande de nous en tenir aux évidences. Aujourd’hui, le Christ vient nous appeler à une démarche de confiance. Nous sommes invités à choisir la vie qui vient de Dieu. Ses paroles viennent nous bousculer mais elles sont celles de la Vie éternelle. Chaque dimanche, le Seigneur vient nous nourrir de cette Parole et de son Eucharistie. C’est un don extraordinaire dont nous ne mesurons pas l’importance. Assimiler le Christ, c’est n’être plus qu’amour, comme lui-même fut totalement amour et pardon, en écho à Dieu son Père lui-même. Nous sommes là au cœur de la vie spirituelle, c’est-à-dire au cœur même de la vie du Christ. En recevant le corps du Christ, je m’unis à lui de la façon la plus intime possible sur cette terre. En m’unissant au Seigneur, je peux aussi unir à lui toutes les personnes que j’aime, selon l’intuition de sainte Thérèse de Lisieux.

Pour faciliter cette rencontre avec lui dans la foi, Dieu le Père a voulu nous montrer son visage. Ce visage du Père c’est Jésus. Dieu a voulu se rendre visible dans l’humanité de Jésus pour que nous puissions le voir, le toucher, l’écouter et pour que nous puissions être vus, touchés, écoutés et aimés par lui. Il est le seul à avoir vu le Père et grâce à sa vie qu’il nous a laissée dans l’Evangile il nous a tracé le chemin à la vie éternelle.

Dans sa lettre aux Éphésiens (Ep 4,30-5,2), saint Paul nous rappelle les dispositions à adopter pour accueillir ce don de Dieu. Il nous invite à vivre dans l’amour et l’unité : « Cherchez à imiter Dieu, puisque vous êtes ses enfants bien-aimés. Vivez dans l’amour comme le Christ nous a aimés et s’est livré lui-même pour nous » (Ep 5,2). C’est une condition indispensable pour vivre l’Eucharistie en vérité. Des chrétiens divisés sont un contre-témoignage. Nous ne pourrons vraiment témoigner de l’amour de Dieu que si nous en vivons. Notre référence c’est Dieu ; c’est lui que nous devons imiter. C’est en lui seul que nous trouvons la joie et le bonheur, même dans les moments les plus difficiles. Le Curé d’Ars disait : « Si à ma mort, je m’aperçois que Dieu n’existe pas, je serai bien attrapé, mais je ne regretterai pas d’avoir passé ma vie à croire à l’amour ».