A 30 MATTHIEU 22,34-40 (15) Chimay : 25.10.2026
Frères et sœurs, « Dans la Loi, quel est le grand commandement (sous-entendu le plus grand) ? » (Mt 22,36). La question méritait d’être posée car, dans le livre de la Loi, il y en a 613 commandements. Ils ont été ajoutés progressivement pour répondre à des contextes différents. Dans toutes les civilisations, on a créé des Lois pour protéger les faibles. Ce qui est nouveau ici, c’est le fondement de cette Loi : elle concerne un peuple qui a fait la double expérience de l’esclavage en Égypte et de la libération par Dieu. Le Seigneur s’est révélé comme celui qui entend la plainte des humiliés et qui leur rend leur liberté et leur dignité. À travers la Loi, Dieu continue à prendre la défense des humiliés.
Toutes les Lois bibliques sont émaillées de rappels, rappel de la souffrance endurée quand on était esclave en Égypte, rappel de Dieu libérant son peuple. Si Dieu a libéré son peuple, c’est parce qu’il a entendu le cri des malheureux. Il est concerné par la souffrance humaine. Dieu se réclame comme le Dieu des pauvres. Aussi il commande à son peuple d’aimer et de soutenir les immigrés, les pauvres, les gens sans défense. Pour l’instant, il faut encore des menaces pour que la Loi soit respectée : « Si tu les accables et qu’ils crient vers moi, j’écouterai leur cri. Ma colère s’enflammera » (Ex 22,22-23). Mais peu à peu, l’homme éduqué par Dieu et par La Loi n’aura plus besoin de menace car il aura appris à voir en tout homme un frère.
Dans l’épître aux Thessaloniciens (1 Th 1,5-10), Paul leur montre précisément ce qu’est l’amour de Dieu. Il leur souhaite de répondre dignement à cet amour qui est en lui, « avec la joie de l’Esprit Saint » (1 Th 1,6). Ils sont tous appelés à devenir pour ceux qui les entourent des modèles de foi et d’amour. Ils viennent d’être libérés des idoles aliénantes. Ils sont maintenant invités à se tourner vers le vrai Dieu et à travailler activement à l’avènement de son Royaume. Leur situation est semblable à la nôtre. Nous vivons dans un monde difficile : les chrétiens y sont critiqués, tournés en dérision ou persécutés. C’est un test de la vraie foi : on n’y échappe pas ; cela arrive sans que nous l’ayons cherché. C’est la logique de l’Évangile qui ne cesse jamais de se vérifier. « Quand le Fils de l’homme viendra, trouvera-t-il la fois sur la terre ? » (Lc 18,8).
Dans l’Évangile d’aujourd’hui, nous entendons Jésus répondre à la question des pharisiens : « Quel est le grand commandement ? ». S’ils interrogent Jésus, ce n’est pas pour approfondir l’enseignement de la Loi mais pour tendre un piège à Jésus : Ils le voyaient accomplir chaque jour des œuvres de miséricorde ; il était très proche des blessés de la vie, des malades et des égarés, des infréquentables. Il guérissait le jour du Sabbat. On lui reproche d’en faire trop au détriment de la Loi de Dieu. Est-ce possible d’en faire trop ?
Dans sa réponse, Jésus rappelle ce qui est dit dans le livre du Deutéronome : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit » (Mt 22,37-38). Il aurait pu s’arrêter là, mais il ajoute quelque chose qui n’avait pas été demandé par le docteur de la Loi : « Le second commandement lui est semblable… Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Mt 22,39). Jésus met ces deux commandements ensemble, à égalité, pour nous révéler qu’ils sont inséparables et complémentaires. On ne peut aimer Dieu sans aimer le prochain. Et on ne peut aimer le prochain sans aimer Dieu. C’est quand même une révélation : on ne peut aimer son prochain sans aimer Dieu !
Mais connaissons-nous Dieu ? Il est bien possible que le malheur de l’humanité soit qu’elle ne connaisse pas Dieu. Ce Dieu bon et qui pardonne, ce Dieu patient qui prend soin de nous ? Un Dieu grand qui fait des merveilles : la merveille, c’est qu’il préfère laisser grandir ensemble l’ivraie et le bon grain, tant il a peur de risquer d’abîmer le bon grain, de l’empêcher de pousser, de l’écraser. Voilà sa grandeur ! Et nous qui partons si facilement en guerre contre les défauts des autres pour tenter de les éradiquer, qui voyons surtout ce qui ne va pas chez les autres ! Alors qu’avec tendresse, Dieu regarde ce qu’il a mis de bon en nous et dans les autres, il nous invite à nous en émerveiller, à lui en rendre grâce. Apprenons de lui à veiller patiemment sur ce qui, en nous ou dans le monde, est porteur de vie et d’espérance. Comme de bons jardiniers, apprenons à guetter tous ces germes du royaume de Dieu pour en prendre soin et les laisser grandir. Quant à ce qui est mauvais, abandonnons-le dans les mains du Seigneur et implorons sa miséricorde que jamais il ne refuse. « Dieu est riche en miséricorde » (Ep 2,4). Ne soyons pas pour nous-mêmes ou pour les autres des juges impitoyables et des redresseurs de torts ! Laissons à Dieu le soin de juger : il est plus grand que notre cœur, il connaît toutes choses, et « Il est Amour » (1 Jn 4,8).
Pour vivre cet Évangile, c’est vers le Christ que nous nous tournons. Ce qu’il nous demande, il l’a vécu jusqu’au bout. Au soir du Jeudi Saint, il disait : « Comme je vous ai aimés, aimez-vous les uns les autres » (Jn 13,34). Il ne demande pas seulement de tolérer son prochain, mais d’aimer les autres inconditionnellement, avec la même intensité, le même dévouement et la même pureté que l’amour qu’il a lui-même offert. Il ne s’agit plus d’une simple Loi écrite mais d’une personne qui se donne. Le Christ continue à insuffler son Esprit Saint à ses fidèles pour animer leurs pensées, leurs paroles et leurs actes. Il s’identifie à notre prochain et il nous appelle à le reconnaître dans les autres. « Ce que nous avons fait au plus petit d’entre les siens c’est à lui que nous l’avons fait » (Mt 25,40).
C’est à notre amour pour les petits et les exclus que nous serons jugés. Car à travers eux, c’est le Christ qui est là. Dans le même temps, il nous appelle à aimer tous nos frères proches ou lointains. Il importe que « notre foi soit active, que notre charité se donne de la peine, que notre espérance tienne bon » (1 Th 1,2). Le Seigneur nous accompagne et nous montre le chemin.
Aimer Dieu et aimer son prochain sont indissociables, saint Jean nous le dit dans sa première lettre : « Celui qui n’aime pas son frère, qu’il voit, ne saurait aimer Dieu qu’il ne voit pas ! » (1 Jn 4,20). Aimer Dieu est donc un vaste programme qui s’exprime très concrètement dans des gestes de la vie quotidienne, dans le respect du plus petit, de l’immigré, dans l’accueil de celui que nous approchons dans le service. Et cela vient interroger notre manière d’être, demandant de nous laisser habiter par l’Esprit afin de vivre toute rencontre comme une visitation, une rencontre avec le Tout Autre. « Tu aimeras » est un impératif, un commandement, un futur, un travail de conversion permanente. C’est l’invitation à nous laisser purifier de tout désir de réciprocité ou de satisfaction personnelle du geste accompli, pour que nous puissions, au-delà des sentiments, aimer à la manière de Dieu, lui qui fait « lever son soleil sur les bons et les méchants » (Mt 5,45), qui écoute le cri du pauvre et du malheureux (Ps 71,12). « Seigneur, mets en nous ton Esprit d’amour et apprends-nous à aimer ». Cette courte prière exprime bien le désir universel d’être transformé par la grâce.
